Meetings Aériens Historiques - Programmes et PublicitésArticlesLa maladie d'Albert.......... (un humour d'aviateur)LA MALADIE D'ALBERT Ça y est, cela recommence. Pourtant, depuis quelques jours, il se voyait tiré d'affaire. Mais non, et cela durait depuis maintenant plus d'un mois. Impossible de respirer normalement. La bouche ouverte, une jambe tendue en arrière, décollée du sol, le blaireau serré dans la main gauche, le rasoir en l'air, bloqué dans la main droite, les yeux rivés sur son visage mousseux dans la glace. Plusieurs fois Bernadette, sa femme, l'avait surpris dans cette position. La première fois, elle l'avait regardé avec étonnement puis elle avait pouffé en sortant de la salle de bain. Elle savait que l'on ne dérange pas un homme qui se rase, l'expérience de trente ans de mariage. Pourtant, les autres fois, elle l'avait questionné sans réponse et lui avait suggéré d'aller voir un médecin, puis un psychiatre. En l'observant discrètement, elle avait remarqué qu'il restait figé ainsi pendant une bonne dizaine de minutes, puis il reprenait le quotidien, comme si de rien n'était. - Mais enfin, Albert, explique-moi, tu me fais peur, tu ne vas pas me faire une attaque cérébrale ? Il avait grogné en guise de réponse. Elle en avait parlé à ses amies en buvant le thé du jeudi à la brasserie des Dames et cela les avait occupées une bonne partie de l'après-midi. Odile, bon chic bon genre, un peu coincée, penchait pour un blocage de vertèbre par l'arthrose, Gisèle, une intellectuelle gauchisante s'orientait vers un ramollissement du cerveau engendré par une surdose d'information, en particulier politique. Alexandra, une experte en mélo, lui conseilla la méthode forte pour le pousser à la réaction. - Lorsqu'il est en position, tu entres brutalement dans la salle de bain et tu dis : Albert je te quitte, je pars avec un Italien. Sandrine et Juliette, les plus jeunes, n'avaient pas d'avis, mais elles riaient comme des bécasses ce qui énervait passablement les tables voisines. D'un commun accord, elles décidèrent de faire un point de la situation la semaine suivante. _____ Albert n'était pas homme d'influence, il aimait vivre en paix. Pour autant, il ne reniait pas la difficulté, il s'y complaisait même parfois, sauf avec les femmes. Avec elles c'était trop compliqué, trop subtil, et il avait constamment des petites lumières rouges qui clignotaient dans sa tête "Danger, Danger". Bernadette, il ne l'affrontait pas, il ne faisait pas d'effort pour la comprendre, il était d'accord, la vie coulait tranquille et cela lui allait bien. Il parlait peu, pensait et raisonnait en solitaire avec un point culminant le matin, dans la salle de bain, pendant le rasage. Il devait y avoir un lien secret entre son blaireau et son cerveau car tout devenait clair et facile, il faisait la politique, adaptait les lois, analysait le passé, définissait l'avenir, il se faisait critique littéraire ou même critique de cinéma, car il aimait le cinéma Albert. Il allait souvent à l'Eldorado au coin de la rue, il y allait seul, il préférait les films d'action, contrairement à Bernadette qui baignait dans l'amour et la psychologie. Il avait remarqué, Albert, qu'il y avait une concordance entre les gestes de son rasage et les sujets de sa réflexion. Ainsi, l'étalement de la mousse et le rasage sous le nez collaient à la politique et c'était lorsqu'il attaquait le dessous de la patte droite avec le rasoir qu'il passait au culturel. Et puis c'était arrivé, un matin, dans la phase culturelle. Au début il trouvait ça drôle, il attendait même le lendemain avec impatience. Mais, au bout d'un mois, cela devenait rengaine et surtout, Albert commençait à s'inquiéter. Il n'en parlait à personne mais tout cela n'était pas normal. _____ Bernadette arriva en retard à la brasserie des Dames.- J'ai une idée, je crois qu'il réfléchit. Alexandra se dressa de sa chaise spontanément - Une femme ! Gisèle reprit sa théorie - Je te dis que c'est de la saturation intellectuelle, de la surinformation. Sandrine et Juliette ricanaient toujours, il y avait bien longtemps qu'elles ne s'étaient pas éclatées pareillement à la réunion du jeudi. Odile donna de la voix. - Mais enfin Bernadette si tous les hommes qui réfléchissent étaient figés, la jambe en l'air avec un blaireau dans la main, on vivrait toutes dans un musée. Tu devrais aller voir Charpin, ton mari est malade, c'est l'avis d'un médecin qu'il te faut. _____ Albert attaqua son rasage avec anxiété. Un peu de politique avec les impôts qui augmentaient et le salaire des femmes qui stagnait, tout était normal jusque-là. En retenant son geste, il posa délicatement la lame du rasoir dans la mousse sous la patte droite. Il le savait ! Il s'y attendait ! La transition est terrible. Le bruit assourdissant le plombe instantanément, ses tympans gonflent, l'aspiration du vide lui plaque l'estomac sous les côtes, les vibrations jouent la castagne avec ses os, le casque est trop serré, il fait mal. L'hélice hurle en piqué au milieu des éclats de fumée, les japs sont partout, il y en a un derrière, le Corsair va passer en vrille, Albert tire le manche avec ses deux mains, enfonce le palonnier, passe sur l'aile, ça y est le Zéro est devant, Gary Albert enfonce le pouce dans le bouton, il va lui mettre une giclée de mitraille dans les fesses, ça y est il l'a touché, le Zéro fume, une victoire de plus à mettre sur la carlingue. Il faut rentrer, la jauge d'essence est au rouge, le porte avion est déjà là, dans l'axe, merde Jack à raté son appontage, il est à l'eau. Le signal est vert Gary Albert s'aligne, il aperçoit une tache claire en bout de la piste, c'est Cathy, le filin lui claque la nuque sur le siège, le Corsair glisse, il s'arrête. Cathy se fige, le feu dans les yeux, ça y est elle l'a reconnu, il est vivant. Elle est superbe dans sa robe d'infirmière, la poitrine offerte, ses grandes boucles brunes sous son bonnet blanc. Gary Albert sort du cockpit, il saute sur l'aile, Cathy court maintenant vers lui, elle va se jeter dans ses bras, la musique explose, dans un final de victoire, d'amour et de sang. _____ Bernadette avait les mains moites en attendant son tour dans la salle d'attente, elle n'était pas très à l'aise avec ce type d'homme. Charpin était un médecin atypique, les cheveux longs tombant sur les épaules, ses grandes jambes bloquées sous une table de ferme rehaussée sur quatre briques, il avait baroudé dans les urgences de l'humanitaire aux quatre coins de l'Afrique et il dénotait dans le quartier. Mais Charpin avait un argument de poids pour garder ses clients, son diagnostic n'était jamais pris en défaut. Et puis les enfants aimaient bien la fusée rouge et le buste de Tintin sur la commode. Lorsque Bernadette lui expliqua le problème, il écarquilla les yeux, éclata de rire, puis se ravisa car il la savait susceptible. - Ma chère, votre mari fait de la "virtualite aiguë". A un certain moment, il sort du réel pour s'identifier à quelqu'un d'autre et il change de vie. - Ah bon ! Et alors Docteur ? - Alors quoi ? - Qu'est-ce que je dois faire ? - La meilleure solution, c'est d'arriver à transposer son virtuel en réel pour que le réel surpasse le virtuel. Vous me suivez ? - Oui murmura Bernadette qui n'avait rien compris. Charpin était aussi un honnête homme, pour quarante Euros il ausculta Bernadette avant son départ. - Essayez d'aborder le sujet avec Albert, calmement et surtout avec discernement. - Oui Docteur, merci Docteur. Dans l'escalier, Bernadette se demanda ce qu'est qu'elle allait bien pouvoir dire à Albert ? Elle décida de convoquer une assemblée extraordinaire à la brasserie des Dames. - Juliette arrête de ricaner, tu m'énerves. - Mais enfin on ne va quand même pas pleurer sur un coup pareil, il est en pleine forme ton Albert. Alexandra prit son air condescendant. - Tu rentres, et tout en vaquant, tu lui dis : Tu sais Albert, j'ai lu un article chez le coiffeur, il paraît que parfois le virtuel supplante le réel, qu'est ce que tu en penses ? - Je sais ce qu'il va me répondre. - Ah oui !? - Il va me dire qu'il s'en fout complètement. - Ce n'est pas vraiment un intellectuel ton Albert. - Non ! _____ Albert était furieux en sortant de la salle de bain. Il en avait assez de cette histoire, d'autant que cela n'allait jamais au bout. Chaque fois qu'il était près de concrétiser cela s'arrêtait. Il sautait de l'aile, Cathy arrivait en courant sur le pont, elle se jetait dans ses bras, il l'enlaçait, et au moment où il allait lui rouler un baiser d'enfer, plouf, il se retrouvait comme un con la bouche ouverte devant le lavabo, le rasoir à la main. - Albert, tu savais toi que le virtuel pouvait supplanter le réel? - Qu'est-ce que tu veux que ça me foute ? - Je dis cela comme ça, ce n'est pas la peine de t'énerver, je l'ai lu dans "Ça m'intéresse" chez le coiffeur, il paraît qu'il faut faire du réel avec le virtuel pour casser le virtuel. Albert pris son journal du matin, elle était bonne celle-là, faire du réel avec le virtuel, un truc de journaliste pour vendre, du réel avec le virtuel, quelle connerie… Albert se figea, les yeux bloqués sur la ligne qu'il avait commencé de lire. - Du réel avec le virtuel… Mais bon sang, mais c'est bien sûr ! Il s'éjecta du fauteuil en renversant le guéridon, arracha sa veste du portemanteau et fonça sur la porte d'entrée. - Albert où va-tu ? - Je reviens dans une heure. L'anxiété gagna Bernadette, elle n'avait rien compris à la tirade qu'elle venait de placer, mais en voyant la réaction qu'elle avait provoquée chez Albert, elle se demandait ce que, lui, avait bien pu comprendre. _____ Une heure plus tard, Albert était effectivement de retour, le visage radieux. - Ma chérie, il faut préparer les valises et les passeports, nous partons en voyage demain. - En voyage ? Demain ? - Oui ! - Et pour aller où ? - En croisière. Ce sera pour notre anniversaire de mariage, c'est dans deux mois. - En croisière ? Oh mon Albert, c'est super ! Tu es un chou, j'en rêve depuis si longtemps. Je vais vite appeler mes amies pour leur dire. C'est quel bateau, on va où ? - C'est un bateau ancien qui à été aménagé pour les touristes, il naviguera dans l'océan pacifique aux Philippines. - Les Philippines ? C'est génial, sur le bateau nous ferons le repas du commandant, il y a des grandes salles avec des lustres en cristal partout, des terrasses sur la mer… - Euh ! Non, je ne crois pas. - Ah bon ! Pourquoi ? - C'est un porte-avion désarmé de l'US Navy ! _____ février 2007Posté le 24/09/2007 | 2 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article Rechercher dans les articles |