Le dernier vol de Charlie


Le dernier vol de Charlie

 

Le dernier vol de Charlie

 

Sur les quais d'un port d'Irlande, s'éternise un vagabond.

Le vieil homme marche lentement sur la pierre humide, les yeux dans les pas. Sa longue silhouette voûtée glisse dans la brume du matin, la tête émerge à peine d'une parka trop grande, une jeune femme vêtue de noir le croise, elle lui sourit. Un pêcheur sur un chalut bleu décharge des cagettes scintillantes, il lève la tête

- "Good morning sir",

une cloche tinte, toute proche, la lampe du réverbère s'éteint, le paysage se grise.

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Le vieux Jodel cahotait sur sa roulette arrière, la gorge tendue à la caresse du vent, tel un héron chargé d'amour. Il ralliait la piste aux ordres du contrôleur, le regard fier, provocateur, insensible à la nostalgie des regards, le soleil perçait à peine, la journée s'annonçait douce et belle.

Alex augmenta le régime du moteur, la planche de bord cessa de trembler, le haut-parleur crépita à l'arrière. La voix nasillait,

- "Victor-Charlie, la piste trente en service, vous pouvez vous aligner et décoller, le vent est calme. Quelle est votre destination ?"

- "La mer, à l'ouest, je m'aligne et je décolle, Victor-Charlie"

Le contrôleur ne sembla pas surpris par la réponse sèche du pilote, il connaissait bien Alex, un artiste. Alex avait mis trois ans pour construire Charlie et le petit avion rouge, avec sa cigogne peinte sur la dérive, était connu et aduler comme une mascotte sur tous les champs d'aviation de la région.

- "Bon vol Alex"

Alex ne répondit pas, avec lenteur pour jouir de l'instant, il fit défiler le gestuel des essais, puis il aligna l'avion sur la piste. Comme à chaque fois, il souriait en regardant le point là-bas à l'extrémité, un quart de cette distance lui suffisait pour décoller.

- "On y va Charlie ?"

Alex enfonça progressivement la manette des gaz, sans à-coup Charlie s'éleva vers le bleu voilé du ciel, au désordre du vent. La ville devint village, les routes se firent chemins, la vie s'estompa, le plaisir vint, profond et sans partage. Nul ne pouvait dire ici que l'homme dominait la machine, les deux étaient en harmonie, solitaires et complices, ils dessinaient l'espace, jouaient les nuages, merveilleusement libres. Ils montèrent, longtemps tirés par le vieux moteur fatigué, là où les tempes se serrent, jusqu'où la vie s'essouffle.

Alex coupa les gaz, il bascula la tête en arrière sous la verrière, juste le sifflement du vent dans les oreilles, le ciel et rien d'autre dans les yeux.

Catherine ! Il ne trouvait plus la paix. Le jour où Catherine l'avait quitté, par rage, peut-être par désespoir, Alex avait cabré Charlie dans le soleil jusqu'au décrochage en l'engageant dans une vrille qui aurait pu être fatale.

Alex avait rapidement senti le risque.
- "Excuse moi" avait-il dit pour Charlie, "Cela va aller mieux maintenant".

Catherine était sans doute la seule femme qui avait vraiment aimé Alex. Il le savait, mais il l'avait su trop tard. Petite brune aux yeux noirs, un peu enveloppée, Catherine était charmante sans être vraiment belle. Elle avait rencontré Alex dans une fête aérienne, la vie des copines l'ennuyait, le shopping la ruinait et même la lecture n'arrivait plus à la distraire. Elle était venue découvrir un milieu quelle ne connaissait pas et ce grand blond timide et bourru, lui avait plu tout de suite. Ce n'était pas un rouleur d'épaules comme les autres, il était presque beau dans sa candeur, et puis son avion était le plus petit, le plus vieux, le plus craquant, elle avait eu le coup de foudre pour les deux.

C'est elle qui l'avait abordé

- "Vous pouvez me montrer votre avion Monsieur ?"

C'était tellement simple, elle l'avait dit avec cette douceur, cette futilité qui paralyse les hommes d'action et désarçonne les grincheux.

Alex avait dit "Oui bien sûr", ce qui était exceptionnel.

Ils s'étaient revus le week-end suivant, puis chaque week-end. Catherine avait rapidement compris qu'elle ne passerait jamais avant Charlie et elle avait décidé de l'accepter. Un jour sous le hangar elle l'avait dit à Alex,

 - "Je vous aimerai tous les deux pareils"

Alex en avait eu la chair de poule. Il l'avait prise dans ses bras, embrassé longuement, il avait tourné la tête vers Charlie en faisant un clin d'œil, elle avait éclaté de rire. Ils avaient bien volé quelques fois ensemble mais, sans être désagréable, l'ambiance était bizarre, Catherine en avait conclu qu'elle dérangeait.

 Par la suite elle resta au hangar.
- "Je t'attends, je vais lire un peu"

Catherine n'avait jamais parlé mariage, pourtant un jour, voyant le temps passer, elle lui avait demandé un enfant. Le refus d'Alex marqua le début de la fin. Sans vouloir changer d'avis, Alex culpabilisait de dire non et il devenait exécrable. Elle ne l'appela plus chéri mais Alex, puis elle ne l'appela plus du tout. Un après-midi, il trouva un papier scotché sur le manche de Charlie.

 - "Soyez heureux sans moi"

Il ne la revit jamais. Son fauteuil de toile était toujours planté à la porte du hangar, percé par l'humidité, personne n'avait osé l'enlever.

Alex remis les gaz brutalement, sortant Charlie de sa léthargie, l'aiguille du compte-tour passa dans le rouge. La terre normande défilait verdoyante, piquée de chaume et de pommiers minuscules, un lambeau de brouillard annonçait la mer au loin. Dieppe apparu devant, tachée de bassins vides et de grues mortes, les vagues barraient de blanc le pied des falaises, la plage déserte clapotait de points scintillants, un ferry traçait son approche vers le port.

Alex baissa les yeux vers la carte posée sur ses genoux. Un grand trait de crayon noir, tiré entre le cap de la Hague et l'île de Wight, tranchait le bleu du papier jusqu'au sud de l'Angleterre, face au grand large. Alex aligna Charlie au 270, dans l'axe du trait.

La mer fut verte, puis grise, le soleil s'offusqua lentement, la brume les absorba. L'horizon disparu derrière les gouttelettes qui roulaient sur le cockpit, un fantôme de coton blanc les irradia de lumière. Le trait du cadran qui simulait l'horizon s'inclina vers la gauche, d'une pression du doigt sur le manche Alex remit Charlie à plat, de l'autre main il coupa la radio. Du temps passa, sans rien que l'aiguille de la montre qui bouge et le ronflement lancinant du moteur, sans rien qu'une tête vide et des yeux plissés pour percer le blanc du coton.

Le bip fit sortir Alex de sa torpeur, ils passaient la pointe Anglaise de Cornouaille. Alex essaya d'avaler sa salive, sa bouche était sèche. Dans trente minutes il n'aurait plus assez d'essence pour rejoindre la terre, le doute s'installait, il tenta une diversion en chantant une vieille rengaine

- "Vive les aviateurs ma mère, vive les aviateurs…"

il chantait faux et sa volonté s'effriterait.

Il ne pouvait pas l'accepter, il ne pourrait pas. La dernière visite de Charlie lui avait été fatale. Une fois déjà, la sentence était passée bien près, Alex avait dû parlementer et faire quelques concessions, mais maintenant c'était sans appel, Charlie était interdit de vol, trop vieux, trop dangereux. Son avenir était sellé au sol, le nez fixé sur le même coin du ciel, les roues bétonnées dans la pelouse du bar de l'escadrille.

Un mouvement de tête accompagna la voix rauque d'Alex.

- Non !

Le blanc tourna au gris, le vent se renforçait progressivement, les rafales se firent violentes. Alex retrouvait la sérénité, le doute était dissipé, il ne changerait plus d'avis. Les yeux mi-clos, secoué comme un pommier en cueillette, il souriait béatement en balayant des clichés d'enfance, les points blancs du tablier noir de sa mère, la moustache roussie du père, les poils gris du bâtard qui aboyait les oies, le rose des lèvres d'Adeline qui l'embrassait sur la bouche à dix ans et lui ouvrait son corsage à quinze, le bonheur sans le savoir…

- Maman je t'aime…, il ne lui avait jamais dit.

Alex lutta vainement pour ne pas penser à Catherine
- "Pauvre Con !"
- "Vive les aviateurs ma mère, vive les aviateurs…"
L'émotion devint trop forte, il se mit à sangloter.

Surpris par une violente secousse, Alex s'essuya les yeux d'un revers de main et serra le manche plus fort. La montre égraina du temps sans importance, le ronronnement du moteur lancinait dans la tête vide.

Soudain, il y eu une baisse de régime et un toussotement qui surprirent Alex, cela ne pouvait pas être l'essence, il était trop tôt. Il y eu à nouveau un hoquet, puis deux, plusieurs tours lents et difficiles, brusquement l'hélice se figea barrant la verrière d'un trait. Le moteur s'était arrêté.

Le silence d'abord, très court, oppressant, puis vint le sifflement de l'air sur la voilure, lugubre dans la grisaille. L'aiguille du cadran rond à droite du tableau de bord indiquait une descente à deux mètres par seconde. Alex ne comprenait pas pourquoi le moteur s'était arrêté si tôt, ce n'était pas ce qu'il avait prévu. Pourtant il n'essaya pas de le relancer.

 - "Après tout, maintenant ou plus tard, on s'en fou, hein Charlie ?"
- "Vive les aviateurs ma mère, vive les aviateurs…"

Le sifflement sur la voilure se fit plus fort. Alex estimait, qu'à cette altitude, la finesse de Charlie lui accordait quinze minutes de planer avant le contact de l'eau. Il ferma les yeux, il ne croyait plus en dieu mais il préférait le doute à la certitude, n'y aurait-il qu'une myriade de poissons multicolores suçant sa chair, à moins qu'une sirène…? Le rire s'étouffa, "Catherine…"

Alex chassa l'image de Catherine en pleur, en inventa d'autres d'après sa mort, l'église, les amis compatissants, l'article du journal, la photo avec Charlie, la vie qui continue, l'oubli, encore l'église, sa sortie de communion, le brassard blanc.

- "Je vous salue Marie, pleine de grâce…"
- "Vive les aviateurs ma mère, vive les aviateurs…"

L'émotion était trop forte, la rengaine s'éteignit à nouveau dans un sanglot, il baissa les paupières et il attendit.

L'air se fit turbulent, Alex ouvrit les yeux, la mer était là, devant, dessous, houleuse sous un plafond bas, les vagues paraissaient énormes, il avait froid, la peur le paralysait, une peur qu'il ne connaissait pas, la vrai. Il aperçut une masse sombre qui se découpait à droite sur l'horizon, un bateau de guerre avec sa boule voyeuse. Alex ne croyait pas non plus au hasard, déjà le moteur s'était arrêté plus tôt que prévu, et maintenant le bateau…

 - "Qu'est-ce que… ?"
Il n'eut pas le temps de réfléchir davantage.

Charlie ricocha par trois fois sur les vagues, se fit prendre violemment par dessous, se mis debout et retomba à plat dans une gerbe d'écume. Ballotté, Alex se prit la tête entre les mains pour atténuer les chocs, une épaule lui faisait mal, il pensa qu'ils couleraient très vite, en moins d'une minute.

- "Je vous salue Marie, pleine de grâce…"

Mais Charlie flottait toujours, rebondissant, surfant, bluffant la mer déchaînée. Impossible pensait Alex, il hurla.

- "Charlie va y mon vieux, c'est fini maintenant, va y "

Les bras écartés, il s'abandonna, la tête basculée vers l'arrière.

Alex entendit s'amplifier le claquement des pales de l'hélicoptère, à cet instant seulement, il sut que ce ne pouvait plus être le hasard.

Des deux mains, il claqua le cuir déchiré de la planche de bord en hurlant

- Charlie ! Vas y !

Le désespoir domina la rage, haletante la voix se fit suppliante

- Pas sans moi Charlie, pas sans moi…

La hache pulvérisa la verrière, l'homme était puissant, Alex se débattit en vain, le harnais l'emprisonna, le couteau trancha la ceinture, le filin l'arracha brutalement vers le ciel. Sorti d'une profondeur inexplorée, son cri couvrit le tumulte et lamina ses entrailles.

- "Charliiiiieeeee…"

Dans sa montée tournoyante il le vit disparaître, le nez d'abord, puis, sous les coups de boutoir de la mer, le fuselage s'immergea lentement par l'aile gauche, la queue blanche s'agita quelques secondes encore, remuant la cigogne en ultime adieu. L'écume s'étala bouillonnante, puis la violence des vagues l'effaça, un cormoran s'attarda quelques instants dans une rotation aspirée vers les nuages, seuls restèrent le claquement des vagues et le sifflement du vent.

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Sur les quais d'un port d'Irlande s'éternise un vagabond.

Le vieil homme marche lentement sur la pierre humide, les yeux dans les pas. Sa longue silhouette glisse dans la brume du soir, un pêcheur charge des cagettes vides sur le pont d'un chalut bleu, il lève la tête

- " We go fishing in the North, do you come sir ?"
Alex saute le bastingage.

- "Thank you sir, thank you…"

Une jeune femme vêtue de noir lui tend un panier d'osier rempli de victuailles, elle lui sourit. Une cloche tinte toute proche, le réverbère s'allume souillant de jaune le paysage.

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11/04/2007
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